Le Hockey: « notre sport »
Le hockey est « notre sport », notre sport à nous, c’est incontestable. Nous l’avons inventé. Nous l’avons tellement dominé et pendant si longtemps que même en bricolant des équipes qui réunissaient des amateurs, des militaires et des semi-professionnels, nous pouvions battre ce que le reste du monde avait de mieux à offrir en fait de joueurs. Notre réputation internationale est d'ailleurs déjà acquise lorsque les Faucons de Winnipeg remportent la médaille d’or à Antwerp en 1920 et que des équipes canadiennes semblables gagnent cinq des six tournois olympiques suivants, jusqu’en 1952. Quand les Mercurys d’Edmonton récoltent leurs médailles d’or à Oslo en 1952, personne ne peut imaginer qu’il faudra attendre cinquante longues années avant que d’autres Canadiens soient couronnés champions du monde. Les Mercurys sont essentiellement des amateurs qui doivent survivent avec 25 $ par semaine, en plus d’une petite part des recettes à l’entrée. Pourtant, ils sont considérés comme assez forts pour représenter le Canada aux Olympiques, à une époque où les Gordie Howe, Maurice Richard, Jean Béliveau et Ted Kennedy se retrouvaient dans la LNH. Le tournoi est si peu considéré que même le journal d’Edmonton n’y envoie pas de journaliste. La raison est simple : les 150 meilleurs joueurs de hockey du Canada jouent dans la LNH.
Les « Championnats du monde » sont une création des Européens et se déroulent les années où il n’y a pas de Jeux Olympiques. Les Canadiens peuvent se permettre d'ignorer ce nom « inapproprié » tant que des équipes telles que les National Sea Fleas (de Toronto), les Grads de l’Université du Manitoba, les Quakers de Saskatoon et les Kimberly Dynamiters peuvent anéantir leurs opposants. Le pays en tire d’ailleurs un sentiment de supériorité.
Puis, en 1954, les Soviétiques font leur apparition. Pendant six ans, dirigés par le génie de l’entraînement Anatoli Tarasov, ils rassemblent et entraînent une équipe rapide, bien huilée, au jeu de passes structuré… de quoi mettre au défi les Canadiens. Ce sont les Lyndhursts de Toronto – une équipe semi-professionnelle dont le meneur de jeu est assistant gérant d’une épicerie – qui se jettent dans le nid de guêpes soviétiques et perdent 7 à 2.
Comme d’habitude, les amateurs canadiens ressentent cette défaite comme un affront personnel et font porter le blâme aux malchanceux Lyndhursts. Un bureaucrate fédéral qualifie même cet échec de « crise nationale ». En 1955, nous envoyons les solides Penticton V en Allemagne dans le seul but de prendre notre revanche – ils ont « la mission sacrée de rétablir notre fierté nationale », écrit le journaliste sportif Jim Coleman. Même Foster Hewitt, la « voix du hockey », se sent obligé d’abandonner sa « gondole » du Maple Leaf Gardens pour suivre la bataille des Penticton V en Europe. La finale, remportée par les Canadiens 5 à 0, attire l’auditoire le plus vaste de toute l’histoire de la radio canadienne. Les Penticton V sont des héros nationaux.
En 1969, alors représentés par une « équipe nationale » amateure guidée par un prêtre catholique (très approprié) , nous avons compris que même en envoyant au tournoi nos meilleurs joueurs, ce serait encore insuffisant. Cette année-là, l’équipe nationale canadienne joue 11 matchs contre les Soviétiques et n’en gagne pas un seul.
Survient ensuite la rencontre Canada-URSS de 1972. Jusqu’où peut aller notre anxiété nationale? Les Soviétiques commencent par émasculer Équipe Canada 7 à 3 sur les lieux sacrés du Forum de Montréal. Phil Esposito tient le rôle mythique du héros de tragédie, portant la fierté de son peuple sur ses épaules torturées, et Bobby Clarke, celui de l’ange vengeur. Même si Paul Henderson accomplit tout un exploit qui nous encourage à y croire encore, en notre for intérieur, nous savons bien que le hockey n’est désormais plus « notre sport ». Quelques rabat-joie signalent même que les Soviétiques ont été meilleurs que les Canadiens dans les séries. Devant le petit écran, nous pouvions observer que les fans russes affichaient une mine aussi anxieuse et agonisante que celle des fans canadiens.
La Coupe Canada de 1976, remportée par une équipe canadienne favorisée par la présence des deux Bobby (Bobby Orr et Bobby Hull) et de Guy Lafleur, prouve que les Tchèques et les Suédois sont à ce moment aussi menaçants que les Russes. Rétrospectivement, même si ce n’est pas une consolation, le véritable vainqueur des tournois de la Coupe Canada de 1984 et de 1987 est le sport lui-même, alors que les équipes canadiennes arrachent la victoire dans des matchs spectaculaires où dominent la beauté du jeu et les bonnes manières. Cependant, aller jusqu'à parler du plaisir de voir le « sport » gagner en popularité sonnerait faux. Ce qui compte vraiment, c’est de gagner, ne serait-ce que le concours de « qui a le plus de coeur au ventre », selon Wayne Gretsky. L’euphorie de ces deux victoires ne dure pas. Quand les étoiles américaines remportent la Coupe du monde en 1996, tout le monde recommence à se demander : « Qu’est-ce qui ne va pas dans notre sport? » Les Américains. Et ce, venant d’un pays qui, selon la croyance populaire, classe le hockey sous NASCAR, le poker et même les quilles.
En 2002, malgré l’arrivée de patineurs européens, et parce que les joueurs n’arrêtent pas de s’empoigner, la qualité du hockey dans la LNH a sérieusement diminué. Les règles ont changé et la compétition des Jeux Olympiques de Salt Lake City a ravivé l’intérêt pour le jeu, mais il aura fallu un « huard porte-bonheur » et une mentalité de persécuté (nous contre le monde entier!) pour finalement arracher, après 50 ans, la médaille d’or. Les joueuses canadiennes obtiennent, quant à elles, une spectaculaire médaille d’or en « s'unissant contre l'arbitre d'origine américaine ».
À Turin, en 20006, l’équipe du Canada, portant un lourd fardeau d’espoirs, ne put compter aucun but lors des 11 périodes sur 12 et dut s’incliner sans médaille. S’en suivit l’habituelle période de dépression, ponctuée de critiques acerbes pointées vers les organisateurs (ils n’avaient pas choisi les bons joueurs) et l’organisation de notre hockey amateur. L’échec de l’équipe masculine de hockey, injuste ou à la rigueur décevant, a jeté de l’ombre sur l’exploit de l’équipe féminine qui remporta quatre médailles dont l’or pour Cindy Classen et Chandra Crawford.
Nous revoilà maintenant à nous ronger les ongles et à manifester notre insécurité à l'échelle nationale. Nous trouvons consolation à penser que nous excellons quand même à quelque chose d'important. Que l’on perdre ou que l’on gagne, il serait peut-être temps d’adopter une certaine perspective, historique et même philosophique (tellement contre nature pour nous). Est-ce bien sensé de se définir en tant que nation d’après notre façon de jouer au hockey, plutôt que notre façon de traiter nos pauvres, nos malades ou nos déshérités? Nous aurons bien le temps d'y réfléchir… plus tard. Il nous faut d’abord gagner ce tournoi!

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