Au Fil de l'Histoire

Le passé n'est qu'un prologue

Le temps perdu

James Marsh James Marsh

James Marsh est né à Toronto et a passé la majeure partie de sa vie professionnelle dans le milieu de l’édition, oeuvrant comme éditeur, réviseur et auteur. Il a révisé plus de 200 livres sur l’histoire canadienne et les sciences sociales et est l’auteur de plusieurs ouvrages ainsi que plus de 100 articles sur l’histoire du Canada.

Monsieur Marsh a été l’éditeur en chef des trois éditions imprimées de L’Encyclopédie canadienne (1985, 1988 et 1999) et de la ‘’Junior Encyclopedia of Canada’’. Il a mené à bien la réalisation numérique de ces ouvrages en éditions CD-ROM et de leur version en ligne. Il occupe le poste de directeur du contenu de la Fondation Historica et est le créateur du site Au fil de l’histoire.

Monsieur Marsh est membre de l’Ordre du Canada et récipiendaire de la médaille Lorne Dawson Chauveau de la Société royale du Canada en reconnaissance de son engagement dans la publication de L’Encyclopédie canadienne.

Monsieur Marsh a beaucoup d’intérêts outre l’histoire. Il est un fervent lecteur de biographies, poésie et un fin connaisseur de musique classique. Il s’adonne au tennis et a remporté plusieurs championnats en double catégorie dont un, en simple catégorie. Il est de plus un fan inconditionnel de Sandor, son chien de race Puli.

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Ô Canada !

15 mars 2010 15:16

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Pour un nationaliste canadien de longue date comme moi, les effusions de sentiments nationalistes qui se sont manifestés lors des derniers Jeux olympiques de Vancouver ont été réconfortantes. Il est bien sûr ironique qu’un événement présenté comme l’événement rassembleur, permettant aux gens du monde entier d’exprimer leur fraternité sous les anneaux entrelacés du CIO omniscient, se transforme bien vite en agitation de drapeaux, en rivalité d’hymnes et en décompte de médailles nationales. Les Canadiens ont prouvé que pour ce qui est de bomber la poitrine, ils pouvaient rivaliser avec les meilleurs, surtout quand le butin de médailles est devenu appréciable. Mais de quel type de nationalisme s’agissait-il? D’agitation de drapeaux et de reprises de l’hymne national? Oui, assurément. (J’ai toujours secrètement rêvé que l’hymne du Canada soit plus beau et quand vient le temps de chanter, j’élide le vers “all thy sons command” et je saute “God keep our land”, ingérence de Trudeau.)

Pour ceux d’entre nous qui se souviennent de Jeux olympiques plus lointains, quand remporter une seule médaille d’or relevait du miracle, quand nous baissions la tête devant les exploits supérieurs des Finlandais, des Norvégiens, des Autrichiens, des Suisses et des Suédois, il y avait autant de soulagement que de fierté à voir nos athlètes décrocher une autre médaille d’or dans un sport dont nous ignorions jusqu’à l’existence.

Avec un clin d’œil aux Premières Nations et à la diversité géographique de notre pays, les cérémonies d’ouverture ont traduit une partie des sentiments variés que les Canadiens ressentent envers eux-mêmes, mais elles n’ont cependant pas réussi à exprimer les multiples facettes de notre diversité culturelle. Inexplicablement, elles ont passé sous silence au moins la moitié de notre histoire puisqu’il y avait peu de références au Québec et que nous demeurions perplexes devant ce jeune homme ou cette jeune femme qui faisait montre de ses prouesses acrobatiques à n’en plus finir au-dessus de champs de blé virtuels. Ici à Edmonton, je me suis donné beaucoup de mal pour expliquer qu’il n’y avait pas TROP de français – après tout, c’est la lingua franca du mouvement olympique. (Y a-t-il eu quelqu’un depuis Diefenbaker qui a autant massacré quelques mots de français que Furlong?) Les Russes vont le parler aussi (il y en a qui secouent la tête à l’idée que les pauvres Russes seront gavés de français malgré eux.) D’où mon inquiétude que la simple agitation de drapeaux ne fait que cacher les profondes fractures qui empêchent les Canadiens d’éprouver un sentiment plus profond de rattachement à la communauté.

Les organisateurs des Jeux olympiques ne sont cependant pas à blâmer puisque la récitation de toutes les communautés ethniques du Canada aurait pris la forme d’un exercice didactique. C’est un fait : notre nation a une longue histoire de pluralisme et d’opinions très tranchées sur l’identité, chacune s’accompagnant de son propre récit. Au moins deux de ces idéologies, l’autochtone et la francophone, ont de profondes racines séparatistes. D’autres ont une lignée sinueuse de ressentiment régional. L’idéologie du multiculturalisme, la plus courante, est profondément contradictoire, surtout pour ceux qui sont de race mixte. Andrew Chung dont le père est chinois et la mère terre-neuvienne s’est penché sur ces difficultés d’intégration à l’une ou l’autre de ces races. « Je n’étais pas vraiment comme presque tous les autres, jamais accepté ni comme blanc ni comme véritablement asiatique », écrit-il. Chung avance que la politique officielle du multiculturalisme, tellement exploitée par les politiciens, encourage en réalité les immigrants à vivre dans des enclaves clairement délimitées à l’intérieur du Canada.

Est-ce la raison pour laquelle nous sommes si soulagés d’avoir une occasion d’agiter ensemble notre feuille d’érable chaque fois que nous pouvons le faire? D’accorder autant d’importance à un match de hockey? L’idée ne semble pas si farfelue. Nous avons bel et bien inventé le hockey, c’est un jeu que nous avons dominé pendant longtemps et la grande partie du reste du monde septentrional l’a également adopté. Nos jeunes hommes et femmes qui viennent d’Halifax, de Montréal, d’Edmonton, de Winnipeg, de Regina, de London, de Thunder Bay, de Sorel, de Sicamous et de bien d’autres endroits encore, ont joué ensemble et ils devaient battre les Américains. (Aurions-nous été aussi mauvais perdants qu’ils l’ont été?) Quiconque réfute l’idée qu’être canadien, c’est d’abord ne pas être américain ne comprend tout simplement pas notre histoire. (Nous sommes heureux de ne pas être britanniques non plus, réalité qui nous attire encore les foudres de la presse britannique, nous les anciens colons!)

L’un des aspects les plus perturbants (et inefficaces) des cérémonies de clôture a été le malheureux défilé d’expatriés qui se sont fait un nom aux États-Unis, dans le monde du spectacle, mais qui ont pris le temps de revenir et de nous dire qu’ils nous aimaient encore. Malgré l’extraordinaire talent dont les artistes canadiens font montre – qui pourrait vraiment égaler les talents exceptionnels et variés de Neil Young, k.d.lang, Avril Lavigne, Garou, Michael Boublé, Alanis Morrisette, Nikki Yanofsky, Nellie Furtado, Brian Adams, Ben Heppner, Measha Brueggergosman, Nickleback, etc. –, les organisateurs étaient néanmoins convaincus que nous n’avions pas suffisamment confiance en nous et qu’il nous fallait la validation d’expatriés vieillissants.

Pendant longtemps, pour de nombreux immigrants, le Canada ne représentait qu’une halte sur la route vers les États-Unis, c’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles nous n’avons pas confiance en nous, nous ne sommes après tout que le prix de consolation. Dans chaque génération, il y a des Canadiens pour qui le Canada est trop petit pour leurs ambitions. Ils ont besoin de prouver qu’ils peuvent réussir à plus grande échelle. Aspiration tout à fait naturelle quand il s’agit du monde du spectacle, le Canada n’offre certes pas beaucoup de possibilités. Mais quand il s’agit du monde politique, cette aspiration est un peu plus problématique. Notre ambitieux chef libéral, Michael Ignatieff, éprouve encore des difficultés à prouver sa bonne foi canadienne. Dans son dernier livre, Terre de nos aïeux, il écrit qu’en dépit du fait qu’il a passé la plus grande partie de sa vie d’adulte à l’extérieur du pays, il n’en reste pas moins que son impressionnante famille le qualifie de Canayen à 100 pour cent. Ainsi que l’écrit Daniel Francis dans le magazine Geist, « sa démarche politique est assez inhabituelle : si vous ne pouvez pas voter pour moi, votez pour ma parenté. »

L’oncle d’Ignatieff, George Grant, n’a pas quitté le Canada et dans son livre, Lamentation sur l’échec du nationalisme canadien, il impute au parti libéral la responsabilité d’avoir en partie écarté toute possibilité de forger une identité canadienne distincte. J’ai révisé la seconde édition de cet ouvrage chez McClelland & Stewart, et j’ai été profondément touché par son pessimisme, par l’idée que nous aurions pu être bien plus que ce nous sommes. Si par nationalisme, nous voulons dire agiter des drapeaux lors d’événements sportifs, alors Vancouver a démontré qu’il était encore bien vivant. Mais si par nationalisme, nous voulons dire indépendance politique et économique, et surtout, culture distincte immunisée contre les impératifs de divertissement de nos voisins, alors je ne suis pas certain qu’il soit bien vivant.

Comme Hillmer et Chapnick l’écrivent dans l’introduction de leur livre, Canadas of the Mind, « il y a une forte tendance à considérer le Canada comme une expérience, dont la destinée reste encore à déterminer…Les Canadas de l’esprit habitent habituellement l’avenir. » Il faut l’espérer.

James Marsh

Commentaires

16:05
10-03-15
Merci Jim pour cet article et cette profonde réflexion. Lorsque j'entends le mot ''nationalisme'', c'est au Québec que je pense d'abord, toutes allégeances politiques confondues. Il ne saurait en être autrement. Mon attachement pour la langue française et pour ma culture sont les piliers indestructibles de mon identité. Venant d'Irlande, mes arrières-grands-parents se sont arrêtés ici au Québec, en route vers les États-Unis. Accueillie chaleureusement par une religieuse, mon arrière-grand-mère a craqué et a refusé de poursuivre son parcours, au grand dam de son époux. Pourtant, ils se sont vite installés, ont appris le français, ont relégué l'anglais aux oubliettes et ont prospéré, forts de leur foi en l'Église catholique et du bien-être de leurs enfants.

Cette ''expérience'' comme pour des milliers d'autres partout au Canada a été des plus belle. La destinée n'était pas tracée d'avance mais s'est déterminée au fil des générations. Si les ''Canada de l'esprit habitent habituellement l'avenir'' alors, ce n'est qu'utopie. Le pays d'aujourd'hui est bien réel celui-là et a été bâti avec l'avenir de ceux d'hier. Rien de pessimiste dans cette vision...au contraire, je trouve. Il suffit seulement de ne pas oublier…
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