LE DEVOIR : 100 ANS DÉJÀ …ET QUE CELA CONTINUE. MERCI ET TOUTES NOS FÉLICITATIONS !
par Myriam Fontaine
‘’Et comme les principes et les idées s'incarnent dans les hommes et se manifestent par les faits, nous prendrons les hommes et les faits corps à corps et nous les jugerons à la lumière de nos principes.
LE DEVOIR appuiera les honnêtes gens et dénoncera les coquins.’’
(Henri Bourassa, Le Devoir, première édition, 10 janvier 1910).
Cet extrait fera sourire j’en suis certaine, plusieurs lecteurs d’aujourd’hui. Si le ton sévère du début nous étonne peut-être, on ne peut qu’apprécier le choix du mot ‘’coquin’’. Très rafraîchissant. Le 10 janvier prochain, Le Devoir célèbrera son 100ième anniversaire. Une traversée du siècle le cap toujours maintenu, malgré certaines turbulences; de quoi faire envier plusieurs autres quotidiens indépendants. Voici donc un survol de ce long parcours.
C’est avec ferveur et pleine confiance dans sa mission qu’Henri Bourassa fonda le journal Le Devoir, dont la devise ‘’Fais ce que dois’’, savait rallier un lectorat nationaliste. ‘’Pour assurer le triomphe des idées sur les appétits, du bien public sur l'esprit de parti, il n'y a qu'un moyen: réveiller dans le peuple, et surtout dans les classes dirigeantes, le sentiment du devoir public sous toutes ses formes: devoir religieux, devoir national, devoir civique’’ pouvait-on lire dans cette première édition du 10 janvier 1910. Des journalistes à la plume rebelle s’élèveront dans les grands mouvements de l’époque, la mise sur pied de la marine canadienne, la loi sur la conscription, la reconnaissance du français, le rôle de l’Église, les scandales financiers et politiques entre autres. Secoué par la mort de sa femme, Joséphine Papineau et par des pertes financières au journal, Bourassa se retirera malgré lui en 1932. Il s’assurera cependant que le journal puisse garder son autonomie et continue de refléter les objectifs premiers, paliers de sa fondation. C’est ainsi que verra le jour deux fiducies. La première, qui comprend trois membres, contrôle 2051 actions votantes de l’Imprimerie populaire limitée, propriétaire du journal, soit la majorité des votes plus un. Cette fiducie conjointement avec le conseil d’administration de l’IPL nomme le directeur qui se voit remettre pour la durée de son mandat un bloc d’actions. L’autre fiducie servira plutôt de barrière contre certaines procédures légales que pourraient peut-être entreprendre le directeur du journal. Pour contrer ces initiatives, ce dernier ne pourra agir sans l’appui de cette fiducie. Double protection donc, pour bien assurer l’indépendance de pensée du journal.
Sous George Pelletier, débute une ère d’épanouissement pour Le Devoir. Plus souple dans ses propos, moins équivoque, George Pelletier fait renaître financièrement le journal attirant par sa personnalité moins pointue, nombre d’annonceurs.
Cependant en 1947, Gérard Filion nouveau directeur, reprend Le Devoir enlisé dans une très mauvaise situation financière. Il remettra sur les rails l’entreprise, en rajeunissant l’équipe de rédaction et même les infrastructures, des presses jusqu’au conseil d’administration. On se prononce aussi de plus en plus sur les problèmes sociaux, par ex : grève dans les secteurs du textile et de l’amiante. Le jeune directeur qu’est Filion prend avec fermeté certaines positions dont la question nationale : ‘’Aussi longtemps que le Canada aura le même roi que la Grande-Bretagne, aussi longtemps que n'importe quel sujet britannique pourra du jour au lendemain se dire citoyen canadien et s'installer confortablement dans n'importe quel poste de la haute administration, aussi longtemps qu'un étranger viendra à Ottawa se donner pour symbole de l'autorité au nom d'un monarque étranger, le Canada sera à la remorque de la Grande-Bretagne et au service des intérêts impériaux.’’ Sur les relations Québec-France : ‘’Quant aux personnes, il faudra les traiter pour ce qu'elles valent… Les Français qui viennent nous visiter ne sont pas tous d'un commerce agréable, mais il ne faut pas oublier que les Canadiens qui vont à Paris ne donnent peut-être pas toujours une idée exacte de ce que nous sommes. Alors il s'établit une certaine compensation’’.
En 1963, Le Devoir accumule enfin des profits de 300 000$ et Claude Ryan prend la barre du journal sous de meilleures auspices. Lors du 60ième anniversaire, il écrira : Fidèle à ses origines, il (le journal…) attache plus d'importance à certains types d'information, se montrant particulièrement intéressé aux domaines qui affectent davantage les valeurs essentielles de la vie d'une société. Dans sa manière de choisir et de traiter cette information, il est guidé, non pas par une idéologie jalouse et discriminatrice, mais par le souci de la vérité, de la justice et de l'équilibre. Il commet chaque jour des fautes d'omission ou d'exagération : elles sont imputables tantôt aux conditions pleines d'embûches dans lesquelles se fabrique un journal quotidien, tantôt à la pauvreté de ses ressources matérielles, mais rarement à l'étroitesse de ses préoccupations. Liberté et responsabilité forment au Devoir un heureux couple : l'une ne va pas sans l'autre.
Suivront des années tumultueuses tant sur la scène internationale qu’au Québec. Le Devoir ne sera pas épargné et plusieurs prédisent sa perte en ces temps troubles. Cependant, Jean-Louis Roy rehausse ses pages économiques et culturelles et le remet en liste. ‘’Les cahiers hebdomadaires d'information culturelle constituent une formidable ressource pour le journal et pour la société. Ils doivent traduire l'ensemble des activités culturelles de notre société, analyser et critiquer les phénomènes dont elles témoignent. Sans complaisance, leur contenu doit encourager la production d'oeuvres solides, soutenir les recherches et les échanges qui rendent accessibles sur tout le territoire les activités culturelles et participer aux débats qui, espérons-le, déboucheront un jour sur une véritable politique québécoise de la culture.’’ (édition du 15 janvier 1981).
Première femme à la barre, Lise Bissonnette prend la direction du journal en 1990. Sous sa gouverne, une restructuration complète du journal aura lieu dans une mesure de sauvetage des plus nécessaire. Maintenant sous une nouvelle bannière, Le Devoir inc. de nouveaux actionnaires dont le Fonds de solidarité et le Mouvement Desjardins, et des campagnes de financement plus que réussies permettront d’établir pour Le Devoir des assises plus sécuritaires. Dans cette édition du 24 septembre 1990, Lise Bissonnette en faisait ainsi le constat : ‘’LE DEVOIR a eu quatre-vingts ans cette année, dans l'inquiétude. Encore une fois, ce n'était pas la première, on commençait à signer son acte de décès chez ceux qu'il agace et même hélas, chez ceux qui l'aiment et le veulent. Mais aussitôt qu'il a donné signe de se ressaisir, les mauvais augures se sont tus. La tenace volonté de vivre de ce journal, cent fois miraculé, ressemble à celle de la société dont il émane. Qu'on le fasse ou qu'on le lise, qu'on le conteste ou qu'on le loue, on se sent devant lui comme devant une anomalie précieuse, la preuve qu'il y a des failles à la fatalité. LE DEVOIR n'est jamais rassuré, mais sa présence rassure. L'impossible est possible, parfois, quand on le veut vraiment’’. En 1998, Lise Bissonnette laissera sa place à Bernard Descôteaux qui assure la stabilité du journal, qui se veut rentable malgré la concurrence, le prix du papier journal et d’autres facteurs financiers instables. Quant à son contenu, toujours fidèle à ses valeurs premières, Le Devoir fait article de référence et de respect reconnus par son lectorat fidèle et assidu. Dans son édition du 22 mars 1999, Bernard Descôteaux précisait :’’…il est bon de rappeler aux lecteurs ce qu'est Le Devoir et de dire ce que nous voulons qu'il soit. Le Canada compte aujourd'hui 105 quotidiens dont plus de la moitié (56) sont la propriété de Conrad Black. Seulement six de ces 105 journaux sont indépendants parmi lesquels Le Devoir constitue un cas d'espèce puisqu'il n'appartient à personne, si ce n'est à la collectivité québécoise’’.
En cette ère nouvelle de mondialisation et de multimédias, l’équipe de rédaction du Devoir, très innovatrice dans son conformisme, se tourne vers la cyberpresse, en lançant en 1997 son site web, l’un des premiers quotidiens à le faire. En plus d’y lire les chroniques , on y retrouve des volets diversifiés, allant des archives jusqu’aux blogues des différents journalistes.
Plusieurs événements commémoratifs auront lieu cette année pour souligner le formidable parcours du journal Le Devoir, témoin privilégié de la société québécoise, de ses chefs, de ses artisans, de son peuple et de sa culture. Au cœur de tous les combats et de tous les débats, les différentes équipes du journal ont su assurer au fil des ans, la stabilité et le professionnalisme de son contenu dans un respect fidèle de la vision de son créateur, à qui je donne le mot de la fin :
Du reste, qu'on ne s'effraie pas de l'austérité du titre: le devoir n'exclut pas la gaieté, au contraire. Sans doute, nous ne donnerons pas à nos lecteurs le genre de joyeusetés qu'on trouve à foison dans les journaux « à grand tirage et à petites images », comme les appelait, un jour, un modeste confrère: mais nous aurons une rédaction assez variée pour rendre LE DEVOIR aussi agréable qu'utile. Sur toutes choses - fond ou forme - nous n'avons pas songé un instant qu'il serait possible de plaire à tout le monde ni d'atteindre à la perfection. Notre ambition se borne à chercher à faire de notre mieux ce que nous prêchons: le devoir de chaque jour.
Nous espérons mériter la bienveillance, l'encouragement et les bons conseils des gens d'esprit et de bien. Quant aux autres, nous n'en avons cure.
(H. Bourassa, ‘’Avant le combat’’, Le Devoir, 10 janvier 1910)
Pour en savoir plus sur les événements commémoratifs :
http://bing.search.sympatico.ca/?q=google&mkt=fr-ca&setLang=fr-CA

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