Deux minutes de silence
Vétérans de la Grande guerre, ils étaient pour la plupart dans la soixantaine, âge moyen de décès des hommes canadiens en ce temps. Grisonnants et ridés, ils nous semblaient si indéniablement vieux.
La Grande guerre, 40 ans passée, était de l’histoire ancienne. Nos jeunes consciences n’en étaient aucunement touchées. Sauf, le Jour du Souvenir.
À 11h, le matin du 11 novembre, sans jamais y fléchir, nous nous levions à nos pupitres, nous baissions la tête et gardions le silence. Mains dans les poches, nous fixions le sol sans presque bouger des pieds. Personne ne disait mot.
Ce n’était pas une position très facile pour des enfants de classe primaire. Le silence semblait vouloir durer une éternité. En fait, cela durait deux minutes. Chaque année. Chaque année, ce rituel s’imposait pour les élèves de la Commission scolaire protestante du Grand Montréal. Cet événement ne se passait pas seulement dans les écoles publiques. Adolescent, je me souviens encore, le Jour du Souvenir, des messages annonçant les moments de silence, dans les bibliothèques et au supermarché.
Demandez à ceux qui ont grandi dans l’après-guerre s’ils se rappellent de ce rituel, rituel qui a pris naissance au Canada en 1919 avec un message du roi George V, message lu au Parlement. Plusieurs s’en souviennent très bien, encore aujourd’hui. Il semble cependant que, dépendant de la région où vous habitiez, cet événement pouvait ou non avoir lieu.
Pour nous, le respect du Souvenir était très réel. Ce n’était pas seulement à cause des brigadiers scolaires. Les vétérans de la Deuxième guerre étaient très présents, partout. S’ils n’étaient pas nos pères ou nos proches, ils étaient nos professeurs, nos entraîneurs ou nos chefs scouts.
Ils étaient très actifs, plusieurs dans la quarantaine et faisaient partie de nos vies – ce qui ne veut pas dire qu’ils parlaient de la guerre. Pour la plupart d’entre eux, ils s’en abstenaient. Il n’y avait pas alors, cette culture d’éthique populaire de partage, d’épanchements d’états d’âme comme aujourd’hui. Mon Dieu, les gens gardaient même pour eux le fait de souffrir d’un cancer, comme si leur maladie était l’alcoolisme ou l’inceste.
Ce qui n’empêche pas que les guerres faisaient partie du souvenir collectif, même sans être mentionnées.
Étant donné la proximité chronologique des événements à l’époque, la société semblait en parler moins mais à y réfléchir davantage. Les politiciens tel que Lester Pearson, qui aurait pu s’en faire du capital politique, étaient très humbles et effacés devant leur service militaire.
Mais comme importait le Jour du Souvenir ! En plus de ces deux minutes de silence, nous récitions le poème In Flanders Fields (Au champ d’honneur). Les vétérans en uniforme visitaient nos écoles. Ce jour était si spécial.
Des générations plus tard, comme les vétérans des guerres sont maintenant plus âgés ou décédés, nous oublions de nous souvenir. Aujourd’hui le rituel de ce moment collectif de silence s’estompe.
Cependant, alors qu’un vent d’intérêt souffle à nouveau parmi les Canadiens pour le Jour du souvenir, c’est le temps, maintenant, de faire ressurgir ce rituel.
Le 11 novembre, l’Institut Historica-Dominion demande aux Canadiens – peu importe de quelle région, ou de quelle langue, peu importe à quel endroit – de se lever et de respecter le silence dans le but de réfléchir sur ceux qui sont morts en service pour le Canada et ce, afin d’honorer leur sacrifice.
Nous espérons que partout, dans les écoles, dans les magasins, en cour, dans les rues, les aéroports et dans les gares, nous espérons oui, que deux minutes de silence seront observées.
Cette idée fait son chemin. Hier, la Chambre des communes a accepté unanimement une résolution demandant aux Canadiens d’observer les deux minutes de silence. Le Globe and Mail et le Conférence Board du Canada sont parmi les deux institutions qui demanderont à leurs employés d’observer les deux minutes de silence.
À Toronto, la station de radio CIUT, 89,5 FM, sera silencieuse pour deux minutes à 11h. Nous espérons que d’autres animateurs radio se joindront au mouvement, donnant ainsi une nouvelle signification au silence à la radio.
La beauté du silence c’est qu’il n’a aucun langage. C’est un temps de réflexion. C’est aussi la plus forte affirmation que nous pouvons faire comme pays sur les gens que nous sommes et sur les gens qui ont été.
Andrew Cohen
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